#2 Warhol, ou la fin de l'histoire de l'art....


Nous avons vu que, du fait de l’arrivée des industries culturelles, l’homme s’était culturellement prolétarisé. Le fait qu’il soit privé, face à son propre jugement esthétique, de son libre arbitre est la raison majeure de cette prolétarisation.

L’homme ne peut plus juger l’art car il est coupé de l’art. Désormais, pour appréhender l’art, il doit passer par le filtre de l’institution, du critique. C’est le monde de l’art qui juge, évalue et sélectionne le produit artistique qui sera ensuite proposé massivement au public ( Georges Dickie).

Si le jugement Kantien, le jugement rétinien existe toujours, il ne peut plus être exhaustif. Il s’applique éventuellement à un nombre réduit de réalisations qui lui seront à priori présentées comme des œuvres d’art, sans qu’il puisse en aucune façon juger par lui-même si ce qui lui est présenté mérite le qualificatif d’œuvre d’art.

Arthur Danto avait buté sur ce point dans son analyse de la boîte Brillo d’Andy Warhol.

Fasciné par cette œuvre, il l’a jugé à la fois comme marquant la fin de l’histoire de l’art mais il lui a conféré dans le même temps une forme de reconnaissance, considérant qu’il existait dans la production de la boîte Brillo une sorte d’acte légitimement artistique ayant le mérite de transfigurer le banal et l’ordinaire. Il s’inscrivait, de fait, dans la logique de la voie traçée par Marcel Duchamp.



Pour aller un peu plus loin, il est possible que Warhol soit à l’origine de cette grande confusion consistant à considérer parfois la publicité comme de l’art.

La démarche de Warhol est contestable dans le sens où elle s’inscrit dans une sorte de vénération de l’objet, véritable fétichisme, une réification de l’oeuvre d’art dans un quotidien de consommation.

Sa démarche s’inscrit finalement dans une logique très dominante à cette époque, la logique Fordiste, le positivisme, que personne ne cherche encore, dans ces années là, à remettre en question. En ce sens, Warhol, à l’inverse de Duchamp, n’a rien d’un révolutionnaire, pas plus que d’un rupturiste. En France, la démarche des nouveaux réalistes, de Buren, de Tinguely, de Klein, présente à bien des égards une dimension avant-gardiste plus marquée et possède le mérite de s’affranchir de la mode vénérant l’esprit de consommation galopant.


Andy Warhol

A l’instar de Danto, il est concevable de voir dans la boîte Brillo une démarche innovante dans le sens où c’est la première fois qu’une telle démarche va être systématisée, industrialisée, théorisée. Mais cela doit s’arrêter là.

Ne doit-on pas d’ailleurs l’efficacité et la portée de cette théorie, à la personnalité de Warhol, à son côté dandy, à l’influence forte qu’il a eu sur le monde artistique de l’époque, plutôt qu’à sa réelle pertinence ?

Le succès de Warhol constitue, me semble t-il, le premier pas, le premier signe de cette barrière qui s’instaure entre le microcosme artistique et le public.



Au moment même ou le consommateur, après avoir été prolétarisé économiquement, se voit à nouveau prolétarisé culturellement, une population naissante à l’époque, le directeur artistique publicitaire, va se trouver subitement légitimée dans sa démarche créatrice.

Fort à la fois de l’affirmation de Duchamp consistant à conférer le statut d’artiste à toute personne qui l’avait décidé (mais sa démarche était une provocation), et de la transfiguration du banal de Warhol (sa démarche était une exploitation), le directeur artistique publicitaire va considérer l’urinoir de Duchamp comme une œuvre d’art à part entière (en faisant un contre sens majeur sur les intentions de l’artiste) et va vénérer la soupe Campbell ou la Marilyn de Warhol comme une allégeance à la toute puissante économie.

Dès lors, il est en droit de penser qu’il n’y a plus aucune raison de ne pas considérer sa production publicitaire comme une production artistique. Et il n’a même plus besoin de se référer à Hegel qui ne ferait qu’apporter de l’eau à son moulin.

....a suivre…..